1 juillet 2011 - Propagation des idéologies
Diffuser et convaincre

Les idéologies ne se transmettent plus comme à l'époque des sociétés de pensée; les technologies et médias en bouleversent les modes de propagation. Quelques pistes...

Qu’elle s’exprime sous forme d’un in quarto ou d’un bref slogan, l’idéologie, ce sont des propositions explications et prescriptions relatives au monde tel qu’il est et tel qu’il devrait être. Généralement, elles expliquent pourquoi il n'est pas tel qu'il faudrait et qui en responsable (même les idéologies dites conservatrices ne sauraient fonctionner sans nous mettre en garde contre un péril, contre un mauvaise idéologie, subversive, par exemple).
Cela sert
-à expliquer (et notamment à dire qui sont les bons et les méchants), Il est bien connu qu’il y a idéologie "quand les réponses précèdent les questions"critère
-à se donner un projet et un critère de jugement en particulier politique,à déboucher sur une pratique qui vise à modifier un rapport de force
-à croire ensemble et en bloc (une idéologie cela se partage et cela constitue une petite armée d’idées qui vont ensemble pour former un corpus ou un système, pas en une seule affirmation)
- à diriger son action pour changer le monde (ou pour l’empêcher de changer si votre idéologie vous dit qu’il est bien comme il est, par exemple parce qu’il répond à des lois naturelles ou qu’il donne le maximum de satisfactions aux membre de votre groupe)
- à défendre des intérêts en vous faisant gagner des partisans ou en culpabilisant ou divisant vos adversaires. Par exemple le succès intellectuel du marxisme chez les intellectuels occidentaux servait objectivement les intérêts de l’URSS pendant la guerre froide comme le succès des théories libérales comme celle de l’école de Chicago servait les intérêts des USA.
- à vous dire qui sont vos ennemis et quelles idéologies (fausses et dangereuses, naturellement) vous devez combattre.

Pour beaucoup, idéologie est un synonyme d’idées floues, d’utopies, de rêves sans prise sur la réalité, de dogmatisme rigide… En disant cela, on sous-entend
- Que l’idéologie, c’est la pensée de l’autre et qu’on en est soi-même indemne, parce que l’on est pragmatique ou encore parce que l’on connaît les « lois du réel » (qui peuvent être les lois de la Nature, du Marché, du Matérialisme Dialectique Historique) contrairement à l’idéologue, qui, lui, délire.
- Que l’idéologie est l’expression d’une pure volonté sans rapport avec le réel.
Ce qui est simplificateur
Suivant une définition plus fine, l’idéologie serait une vision déformée de la réalité (déformée, donc pas totalement sans rapport avec cette réalité) : par exemple à travers l’idéologie nous justifions les intérêts de notre groupe (notre nation, notre classe, notre religion…) en proclamant universels. Nous intellectualisons et théorisons sous forme de principe généraux notre vision partielle de l’histoire.

Pour notre part, nous serions tentés de dire que les idéologies, ce sont des jugements de valeur (sur l’égalité, la justice, le bonheur…) appuyés sur des systèmes intellectuels d’interprétation, visant à une action concrète sur le monde politique et en lutte contre d’autres idéologies. C’est souvent l’idéologie adverse qui définit notre identité.
Voir la façon dont la mouvance altermondialiste accuse le libéralisme d’être une idéologie du Marché comme seul monde possible, imposée par quelques-uns (au service d’intérêts économiques). Tandis qu’en face, les libéraux traitent les altermondialistes de rêveurs sans prise sur la réalité et sans connaissance de l’économie.
Une idéologie, c’est surtout un ensemble d’idées qui voyage de têtes en têtes : des idées qui cherchent à convaincre, à être adoptées.

Adopter c’est adapterLa translation des idées n’est pas un mécanisme binaire : je crois / je ne crois pas. Elle implique participation. L’idéologie me change : je n’interprète plus le monde suivant les mêmes grilles. Mais je change l’idéologie : comme partisan, j’en donne ma version, comme membre d’une communauté nouvelle, je contribue à ses évolutions et à ses succès. La « demande » idéologique détermine aussi le marché des idées. De ce point de vue, la définition –plutôt de droite – de l’idéologie comme fumées et rêveries, et celle –plutôt de gauche – comme « conscience fausse », traduction des intérêts d’un groupe en discours justificateur, ne rendent guère compte du comment.
La propagation de l’idéologie suppose des médiateurs et des vecteurs. Dans nos sociétés, cela s’appelle des intellectuels et des médias même si la famille, l’armée, le syndicat, le milieu social transmettent les idéologies, au même titre qu’ils inculturent.
Intellectuels et médias ont un rapport plus essentiel avec l’idéologie : leur fonction est de lutter pour occuper l’attention des citoyens. Leur raison d’être de leur apprendre à juger le monde. Là où des appareils de transmission plus « lourds », institutions, Église, armée instillent l’ensemble des pré-jugements d’une population donnée (la doxa chère aux sciences sociales), les médias et les intellectuels réagissent à l’événement quotidien et le l’insèrent dans des cadres explicatifs. À l’instant donné, ils jugent et tranchent, conjuguant l’idéologie au présent. Du moins dans nos sociétés.

L’idée que, par nature, le premier est critique, voire qu’il est un clerc voué au service des valeurs universelles, au détriment de ses intérêts temporels et de ceux de sa communauté pareille idée est fausse. Tout comme sa représentation symétrique du « chien de garde », alibi de l’ordre établi. L’intellectuel ne se caractérise pas par la production d’idées - justes ou fausses, délirantes ou utiles, généreuses ou hypocrites -, mais par la volonté de les traduire dans la réalité via l’opinion. Il prétend intervenir sur le cours des choses par la seule publication de son jugement.
De la même façon, il est naïf de réduire les médias au rôle de fourriers de l’idéologie dominante). D’abord pareille affirmation est tautologique : si une idée dominante ne dominait pas les médias que dominerait-elle ? Ensuite parce que c’est plus que simplificateur : médias amplifient aussi des changements et mettent en valeur des contradictions et des dissidences.

Ils relaient des thèmes nouveaux et leur donnent une place qui oblige chacun à se positionner par rapport à eux.

En ce sens, ils font l’agenda : des thèmes comme développement durable, mutlilatéralisme, démocratie participative, échange équitable, droit d’intervention, réduction de la dette se répandent très vite par des réseaux. Le vocabulaire et la thématique s’imposent sans que l’on s’en aperçoive ou que l’on sache très bien de quel petit cercle est né le mouvement. Souvent le succès de l’expression a précédé celui du contenu. Le pouvoir de désigner est particulièrement important.
Le succès immédiat des thèmes et des causes repris par les médias (en ce moment : droit au logment opposable) tient aussi au jugement moral implicite qu’ils supposent. La revendication d’un droit humain ou, au contraire, la dénonciation d’une nouvelle horreur idéologique (p.e. on s’enflamme brusquement contre la judéophobie ou l’islamophobie ou l’homophobie…) montre que ces « contagions morales » sont parfaitement adaptées au système médiatique.

Les modes et circuits de propagation des idées et idéologies changent par rapport au schéma traditionnel : un théoricien produit une œuvre, qui est reprise et commentée par des disciples,. Ils s’organisent éventuellement en parti, puis les idées se répandent dans toute la société sous des formes plus ou moins diluées, simplifiées, adaptées et finnissent par s’exprimer par des jugements ou attitudes très simples comme des slogans. Désormais, c’est par un circuit court – succès immédiat de thèmes immédiatement repris – que fonctionne la machine.

Les réseaux efficaces peuvent donc mener ainsi des opérations rapides de conquête de l’opinion dans un sens ou dans l’autre : nous avons cité plus haut des exemples plutôt issus de la mouvance dite antilibérale, mais elle n’a pas le monopole de ces succès. Un groupe organisé comme les néo-conservateurs américains a pu imposer ses thèmes (empire bienveillant, contagion démocratique, guerre préemptive…) en un temps incroyablement bref.





Sur la notion d’idéologie

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Bouricaud François, Le bricolage idéologique, Paris, P.U.F. 1981
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Gramsci Antonio, Essais politiques I, 1914-1920, Paris, Gallimard
Huyghe F.B., Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence, Vuibert 2008
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Brune François De l'idéologie aujourd'hui Parangon 2004
Canfora Lucien La Démocratie : histoire d'une idéologie, Seuil 2006
Castoriadis Cornélius, La montée de l’insignifiance, Carrefours du labyrinthe IV, Paris, Seuil, 1996
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Conquest Robert, Le féroce XX° siècle. Réflexions sur les ravages des idéologies. Syrtes 2001
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http://www.huyghe.fr/actu_352.htm