12 avril 2008 - Stratégies d'influence aux USA


Perception management, psyops, infowar, spin doctors , softpower : tous ces anglicismes indiquent bien l'origine américaine des notions qui prédominent chez les professionnels de l'influence. Une source made in USA dont on peut retracer les raisons.

La première est l’obsession politique déjà développée par W. Wilson de faire du monde un « lieu plus sûr » (a safer place ) pour les USA. Partant du principe (d’ailleurs à vérifier) que les démocraties ne se font pas la guerre, nombre de stratèges se persuadent que la «conquête des cœurs et des esprits» (autre mantra de la géopolitique US) est une constante nécessité de survie. En clair : il faut mener une guerre pour la croyance. Elle est d’autant plus facilement justifiée que nombre d’Américains se voient comme un peuple porteur de valeurs universelles (né de la volonté de former un contrat social, non du hasard d’une naissance sur une terre). Ce modèle serait donc exportable.

Dans sa version la plus naïve, c'est la conviction que les USA souffrent d’un déficit de communication, que si les autres peuples connaissaient vraiment la liberté qui y règne et leur mode de vie, ils ne pourraient qu’aimer ce pays et désireraient lui ressembler. Le problème serait, au fond, assez simple : il suffirait que les peuples égarés par leurs gouvernements sachent la vérité sur l’Amérique pour qu’ils l’aiment. L’américanisme serait le fruit de l’ignorance et du ressentiment.

Cette vocation à changer le cœur des autres est renforcée face à un ennemi. Suivant les époques, ce sera le nationalisme européen du Kaiser, le nazisme, le communisme, l’islamisme que certains ont déjà baptisé islamo-fascisme. Il faut le combattre à l’échelle planétaire y compris dans le domaine des idées, des valeurs, de l’information (car l’ennemi ment, bien entendu, et recourt à la propagande et à la manipulation)… Et pour cela, il faut propager une juste vision des Etats-Unis et favoriser les courants idéologiques voire artistiques ou technologiques «favorables à la liberté». Pareille politique de projection du modèle politique, économique et culturel appelle en complément une communication plus agressive.

À certaines périodes, elle peut se faire subversive : il s’agit de favoriser les éléments démocratiques chez l’adversaire, d’aider sa population à renverser son gouvernement (car les USA ne s’attaquent jamais aux peuples mais toujours aux tyrans qui les égarent). À d’autres moment, cette politique vise davantage à conduire les peuples sur la voie de vraies valeurs et des pratiques démocratiques : les éduquer, les libérer pour ne pas dire les américaniser afin que les Autres soient un peu moins autres. Devenir américains serait devenir universels.
Qu'il s'agisse de la Guerre Froide ou la Guerre Globale a Terrorisme (Global War on Terror), cette croyance n'est pas longue à réactiver.

Elle est idéologique au sens large (au sens d’un corpus d’idées qui cherche à conquérir les esprits et à se réaliser). Mais elle l'est aussi au sens le plus strict : ce sont des idées qui suivent leurs propre logique et entraînent des pratiques.

Seconde source de l’attirance US pour l’influence : la notion chère à nombres de militaires que l’information remplacera les bombes à l'ère numérique ou, du moins, les économisera. L'action psychologique ou la désinformation sont une arme auquel recourt volontiers l’adversaire (cf. le Vietnam) mais dont l’armée US ne doit pas se priver pour affaiblir les combattants ou les dirigeants adverses, pour se concilier les populations après la bataille, pour favoriser une vision favorable de son action auprès de l’opinion internationale, pour s’assurer du soutien de sa propre population… Bref, un très vaste domaine s’ouvre qui comprend aussi bien des actions destinées à provoquer des défections dans le camp d’en face que la gestion du « media coverage » (la façon dont les médias présentent les opérations) mais aussi des actions de pacification ou l’art de vendre la guerre à l’opinion.

Cette panoplie inclut donc des actions très ciblées (dirigeants, médias, acteurs de la guerre, populations…), certaines directes (le message émane sans ambiguïté des services américains) d’autres indirectes, passant par des relais médiatiques, certaines agressives (diaboliser, décrédibiliser, diviser l’autre camp), d’autres plus positives (destinées à prouver la justesse de la cause défendue par les USA, l’efficacité et le souci des vies humaines de son armée..), certaines à un niveau très opérationnel ou tactique (faire circuler une information précise dans le cadre d’une action ciblée sur le terrain) d’autres devant agir beaucoup plus en amont sur des représentations générales de la guerre ou de l’Amérique.

Cette tendance de l’armée US a été stimulée dans les années 90 par la doctrine dite de la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA : Revolution in Military Affairs) qui vise rien moins qu’à traduire la Révolution de l’Information dans la conduite de la guerre. Cette vision postmoderne et high tech du conflit repose sur les technologies de l’information et de la communication, du satellite à l’ordinateur, des réseaux aux armes intelligentes bourrées de puces. Dissiper le « brouillard » de la guerre en voyant tout et en sachant tout, créer la confusion en détruisant les systèmes d’information et donc a capacité de coordination adverses, mieux coordonner ses propres forces et en dirigeant ses armes de la manière la plus précise, abandonner l’idée de front au profit de celle de réseau et d’essaim (swarming), donc de forces mobiles et hyperréactives, préférer une conduite de la guerre « en réseaux » plutôt que suivant le schéma hiérarchique classique de transmission de l’information et des ordres…, tout cela devant au total épargner les morts par l’utilisation de l’intelligence et du calcul…. Voilà quelques-uns des principes de cette RMA qui appellent tout naturellement le contrôle de l’image de la guerre et le recours à l’arme psychologique.

Troisième raison : l’inspiration « commerciale ». Le pays « qui a inventé Hollywood et Madison Avenue » selon l’expression de Henry Hide se sent naturellement doué pour la « com » et n’hésite pas à appliquer les recettes de la publicité et du marketing à la politique ou à la guerre. L’idée que la forme est aussi importante que le fond et qu’il faut « vendre » ses idées et ses valeurs est aussi évidente pour un intellectuel membre d’un think tank que pour un général, maintenant familier des conférences de presse. Les relations publiques, abréges en PR (public relations) sont considérées comme une « industrie » dans le monde anglo-saxon. L’idée est qu’il faut constamment faire de l’advocacy, donc plaider sa cause, et qu’il n’y a rien de honteux à faire de la publicité pour ce que l’on fait, même s’il s’agit d’une religion, d’une politique, d’une guerre…


Mais il y a une autre raison : il existe des professionnels de la chose.

Des spécialistes efficaces, sélectionnés et bien introduits passent leur journée à vendre des plans pour agir sur l’opinion. Ce sont des marchands de symboles efficaces, d’images fascinantes et de slogans irréfutables.

Ils ont gagné un surnom : spin doctors. Le « spin », c’est la pichenette ou la torsion qu’ils donnent à l’opinion pour la diriger dans le sens désiré. Cette expression – la meilleure traduction que nous en ayons trouvé est « docteurs Folimage » - s’est imposée dans sa version anglaise. Qu’ils pratiquent des « relations publiques » pour des entreprises, le marketing politique ou qu’ils soient responsables de psysops, les spin doctors sont partout. On les retrouve au cinéma (Des hommes d’influence ou Thank you for smoking) ou dans les feuilletons télévisés (Spin City) auxquels ils fournissent parfois un ressort comique.

Edward Bernays décrit précédemment est l’ancêtre d’une longue lignée.

En France, nous connaissons bien la figure du « conseiller en communication politique » révélée au public quand Michel Bongrand soutenait Jean Lecanuet en 1965, puis personnifiée par Jacques Ségala qui se vanta d’avoir largement contribué à la victoire de Mitterrand en 1981 avec le fameux slogan de la « force tranquille ». Désormais les hommes politiques ne se cachent plus de faire appel à ces éminences grises et tout le monde comprend quand un journal surnomme Herni Guaino le « spin doctor de Sarkozy » ou qu’il rappelle que Jean-Pierre Raffarin ancien dirigeant d’une «boîte de com'» a lui-même été spin doctor.

Mais, là encore, nous restons très en retrait par rapport au monde anglo-saxon où la profession est solidement établie dès les années 30, même si l’expression elle-même, spin doctor n’apparaît qu’en 1984. Sans prétendre établir un Who’s Who de la profession, nous en citerons quelques exemples choisis de manière subjective.

Joe Napolitan qui fut successivement le conseiller de JF Kennedy, de L.B. Johnson et de Giscard d’Estaing personnifie assez bien le Monsieur Sondages Monsieur Télévision qui accompagne désormais chaque candidat à une grande campagne électorale ; sa science repose à la fois sur la connaissance de l’opinion afin de déceler les thèmes porteurs et sur l’art de changer le style, d’adapter le langage de son poulain aux « nouvelles attentes » de la société.

Karl Rove surnommé « le Bobby Fischer de la politique » (il voit, dit-on, vingt mouvements en avance), « baby genius » mais aussi « le cerveau de Bush II» ou encore « l’architecte de la victoire », celle qui semblait fort improbable et que son poulain l’emporta contre Kerry en 2004. Ce communicant né en 1950 a beaucoup travaillé pour le parti républicain, mais aussi pour des clients privés comme le premier ministre des Bahamas Oscar Pindling, pour Ferdinand Marcos le dictateur philippin, et pour Jonas Savimbi le chef de l’Unita en Angola. Son client le plus célèbre reste cependant G.W. Bush dont il suivit la carrière politique dès les années 90 lorsqu’il était candidat au poste de gouverneur.

Devenu un des conseillers les plus écoutés du président GWB, Karl Rove devient la bête noire des Démocrates. Fortement soupçonné d’avoir dirigé en sous-main l’affaire Plame (une opération pour discréditer un élu qui doutait fortement que Saddam Hussein se soit procuré de l’uranium au Niger pour ses mythiques Armes de Destruction Massive), pris dans d’autres affaires, Rove dut finalement présenter sa démission en Août 2007.

Son équivalent britannique est Alastair Campbell, surnommé, lui « Ali le cynique » ou « Spin Sultan », Gepetto d’un Pinochio qui serait Tony Blair. Même parallélisme dans leur vie : Campbell conseille Tony Blair dès 1994 et devient son Directeur de la Stratégie et de la Communication de 1997 à 2003. Comme Rove, il est mis en cause dans des affaires de dossiers sur les Armes de Destruction Massive (la reproduction d’une thèse d’étudiant déjà ancienne présentée comme un document de haute valeur, l’utilisation de sources qu’il savait fausses comme preuves de la duplicité de Saddam, et enfin la lamentable affaire qui aboutit au suicide de David Kelly l’homme qui avait révélé la falsification à la presse). Et comme Rove, Campbell, considéré par beaucoup comme le dirigeant occulte du pays, finit par remettre sa démission (en Août 2003).

À côté de ces deux, incarnations modernes de l’éminence grise, d’autres se sont davantage spécialisés dans des actions plus martiales. Si les premiers « vendent » des candidats ou des politiciens « comme la publicité vend de la lessive », une comparaison souvent rencontrée, les seconds ont plus de clients en battle-dress qu’en costume trois-pièces. Tous les spin doctors agissent à la frontière de la communication politique, du militantisme idéologique, du business, des RP, de l’image de marque commerciale et de manipulations dignes des services secrets, mais les spécialistes de la guerre ou les opérations psychologique présentent quelques spécificités.

John Rendon, « l’homme qui a vendu la guerre » dirige Rendon Group, une société de relation publique dont le moins que l’on puisse est qu’elle est proche du Département de la Défense. Il se définit lui-même ainsi : " Je suis un politique et quelqu’un qui utilise la communication pour réaliser les objectifs d’une stratégie politique ou économique. Je suis un guerrier de l’information et un manager de la perception ».

Travaillant pour le Koweit lors de la première Guerre du Golfe (Rendon aime à se vanter d’être l’homme qui avait fourni les drapeaux koweitis et américains aux foules en liesse le jour du défilé de la victoire) Rendon gérera l’image de l’Iraqi National Congress, censé regrouper les opposants à Saddam Hussein. Il en assurera sans doute le fonctionnement puisqu’il leur fera parvenir des millions de dollars pour la CIA). Pendant certaines périodes, Rendon recevra jusqu’à 100.000 dollars par mois du gouvernement. Il s’occupera notamment de la radio arabophone de résistance irakienne, de 1992 à 1996 comme il conseillera le gouvernement colombien ami de Washington et des clients dans 76 autres pays.

Rendon se retrouve dans la plupart des grandes opérations d’influence du gouvernement de Bush II comme l’OSI déjà citée, la création du Coalition Information Center, dans les jours qui suivent le 11 septembre pour lutter contre la propagande islamiste dans le monde et soutenir «Enduring freedom». On le retrouve secondant le président Ahmid Karzai d’Afghanistan, etc.. Ce type de conseiller sous-traitant pour l’administration la couverture médiatique des opération ou l’image de marque des pouvoirs ou mouvements amis des USA est devenu une pièce indispensable du dispositif de guerre de l’information.


Le dernier exemple est celui de Charles (Chuck) de Caro, ancien de l’Air Force Academy et ex Béret Vert, ex correspondant de guerre de CNN. C’est plutôt un théoricien, inventeur du concept de « softwar ». Il donne des conférences, par exemple National Defense University autour du thème : « Satellites, mensonges et viols en vidéo ». Pour contrer l’atrocity propaganda démoralisatrice menée par l’adversaire, de Caro propose de le submerger sous des images de l’Occident, y compris des fictions comme « Alerte à Malibu ».

Une théorie qu’il a été appelé à appliquer contre en Bosnie par l’Otan contre Karaddzic pour la SFOR. De Caro prône d’utiliser l’arme de l’image contre les tyrans et les terroristes. La softwar consiste en un « usage agressif de la télévision pour contrôler la volonté d’une autre nation en changeant sa vision de la réalité » ; il s’agirait donc d’arracher le contrôle de la communication adverse et de la retourner contre l’autre camp, jusqu’à une défaite «ignominieuse», celle où le vaincu est également moralement défait et doute de sa cause.

En clair, il est question de « pirater » la télévision de l’adversaire, pour diffuser des images truquées (ou des informations vraies dont la population était jusque là privée par la censure officielle). En remplaçant des ondes cathodiques émises par les stations adverses par les siennes, c’est-à-dire en interférant avec ses programmes pour les remplacer par les siens. Ayant, avant 2001, proposé de faire tomber le régime de Saddam Hussein en diffusant des reportages où le dictateur serait apparu à son propre peuple – croyant regarder la télévision nationale – tenant des propos délirants ou dans des situations compromettantes.

Plus tard, il proposera son programme de « softwar » pour « tuer al Qaeda » : la contre-programmation, la contre-propagande, la saturation des émissions adverses, la séduction (y compris par des programmes commerciaux et distractifs) et quelques autres sont des méthodes censées arracher les foules arabes à l’emprise de la propagande jihadiste.
Pour compléter le tout, de Caro propose les services de sa société Aerobureau : une sorte d’unité de communication embarquée à bord d’un avion et prête à intervenir partout dans le monde où il faut mener la guerre de l’information ou faire de la communication de crise.


Le spin doctor US est une figure aussi composite qu’emblématique : un peu conseiller du Prince (comme Rove et Campbell), un peu inspecteur Gadget (comme de Caro), un peu mercenaire de l’Infowar (comme Rendon), s’efforçant de maintenir ou de renverser des gouvernements, sous-traitant parfois du travail de services secrets, faisant toujours du business, un pied dans le virtuel, un pied dans le réel, entre Barnum et Big Brother.

Il se situe à l’interface entre géopolitique, politique spectacle et contrôle idéologique, exactement là où l’Amérique croit mener la bataille décisive et jamais finie pour la croyance à l'échelle de la planète.

http://www.huyghe.fr/actu_530.htm