15 novembre 2013 - Idéologie, langage et propagande
Nationalisme et croyances de masses

Colloque : Le discours du nationalisme en Europe, Mulhouse 27 et 28 Novembre 2008

Idéologie, langage et propagande

Résumé :
La propagande, sous sa forme « moderne » est à peu près contemporaine de la première guerre mondiale, au moins par l’utilisation systématique de techniques qui se veulent scientifiques et par la mobilisation des mass media. Mais la contre-offensive - son décryptage et sa dénonciation - commence dans les décennies qui suivent. Elle est menée par des chercheurs : leur ambition est d’en protéger les citoyens en leur en révélant les ressorts.
L’efficace de la propagande semble alors se résumer en quelques listes - règles, ressorts psychologiques ou figures du discours – comme leurs ancêtres, les tropes de la rhétorique. Faut-il en déduire qu'elle obéit à des règles fonctionnelles universelles ? et que le contenu (le discours, l’idéologie que veut propager le propagandiste) ne fait que se glisser dans une « forme » convaincante, fixe parce qu’efficace ? Il se pourrait que le choix du vecteur et de la méthode de propagande reflète un système de valeurs et une vision de l’histoire.
Le contenu idéologique implique des voies et moyens licites pour faire partager l’Idée. Parallèlement, les modes de transmission disponibles déterminent ce qui est dicible et montrable pour répandre l’Idée. Une médiologie de la propagande devrait rendre autant justice aux modalités du faire croire qu'au contenu des croyances en expansion.

En guise de captatio benevolentiæ, j’implorerai votre indulgence en avouant mon ignorance du sens exact de nationalisme, terme d’usage surtout péjoratif. Pour ne donner qu’un exemple Milosevic (dont le parti se nommait pourtant « Parti socialiste serbe » et qui faisait partie de l’Internationale) et qui prétendait combattre le nationalisme kosovar est toujours été stigmatisé comme « nationaliste serbe », ce qui donne une idée de la gravité de la chose.

Le nationalisme serait, semble-t-il, un objet de croyance, une doctrine orientée soit par une revendication nationale (le projet de former ou d’élargir une nation, de la doter d’un État) soit par la référence à l’intérêt national idéalisé comme critère suprême.
Le Nous du nationalisme serait par conséquent un Nous hypertrophié, prédominant (par comparaison avec le Nous du patriotisme qui, lui, traduirait un attachement relatif, raisonnable, voire noble à son pays). La nation du nationalisme serait une communauté réduite aux excès : trop importante, survalorisée, trop identitaire, trop fermée à « l’autre ». Tel est du moins le discours dominant sur le sujet

La distinction nationalisme/ patriotisme, n’est pas sans en évoquer une autre qui n’est ni moins délicate, ni moins récurrente : celle entre pornographie et érotisme.
Comme la pornographie, le nationalisme - toujours suivant la doxa - pèche par :

-goût de l’exhibition, de l’obscène au sens étymologique - ce qui est au-devant de la scène et l’occupe de façon trop visible - car le nationalisme étale son identité nationale, il en est obsédé. Du reste, il aime les spectacles, défilés, cérémonies où l’on redit l’attachement à ce Nous mythifié.

- tendance à l’obsession : comme le sexuel pur prédomine dans la pornographie, le nationalisme dur ne « penserait qu’à ça » ; il jugerait de tout dans ce rapport à la Nation.

- archaïsme : de même que le porno serait le reflet d’un rapport homme- femme dépassé par la libération de la seconde, le nationalisme serait un héritage du passé condamné par la mondialisation.

- réduction : de même que le X est accusée de négliger l’amour ou les sentiments individuels en ramenant tout au physiologique, le nationalisme ramènerait tout choix politique à la question de l’inné (y compris biologique : le sang et le sol), ignorant, par exemple la place de l’Universel ; il naturaliserait la fonction politique, envisagée comme seule relation de l’individu avec sa communauté d’appartenance à l’exclusion de tout autre choix (ou de tout autre déterminant comme la classe).

- violence : de même que le discours féministes voit dans la pornographie une domination symbolique du corps de la femme, donc une violence envers ses droits, de même tout nationalisme est suspect d’agressivité, et décrit comme porteur d’un projet latent d’oppression des autres nations.

Mais la comparaison avec la pornographie suggère une piste supplémentaire. Pour qu’il y ait pornographie, il faut qu’il y ait une prostituée (porné) ou une activité digne d’une prostituée, plus un « graphein », une écriture, un dispositif matériel de représentation de l’acte sexuel pour toucher et exciter l’imaginaire. De même, pour qu’il y ait nationalisme, il faut une nation, plus un isme. Cette désinence indique qu’il s’agit d’une doctrine ou pour le moins d’une idée systématisée. Comme tout idéologie (une idéologie c’est à la fois une doctrine qui cherche à se répandre et qui lutte contre une idée adverse), le nationalisme appartient aux idées qui deviennent des forces collectives, aux discours qui font mouvoir des masses, aux abstractions qui engendrent des pratiques. De telles théories sont à la fois un contenu objet de croyance et un lien unissant les croyants en un collectif qui demande une adhésion et garantit une fraternité.

Or pour que le discours devienne efficace et qu’il passe ainsi de tête en tête, il faut des appareils organisés (tels des partis) et des moyens concrets de diffusion. Ce sont des affiches, des livres, des chants, des images, des musées, des vecteurs matériels. Tout cela n’est pas spontané, il faut aussi une volonté de répandre l’idée nationale et des techniques pour la rendre contagieuse. L’idéologie est une idée qui cherche des convaincus or cette volonté suppose une stratégie de persuasion et de propagation.

Bref, le développement du discours nationaliste suppose des méthodes de propagande pour répandre cette foi. D’où la question : ces techniques de communication et persuasion sont-elles neutres ? S’agit-il de recettes universelles transposables à d’autres contenus, d’autres idées, d’autres causes ?

L’idéologique (la doctrine) détermine le technique (la forme de la propagande licite, cohérente avec les valeurs) mais il se pourrait aussi que la forme détermine le contenu et que le modus propagandi rétroagisse sur ce qui est ainsi propagé (les idealia).

C’est ce que nous nous proposons d’examiner à travers trois exemples, trois types de rapports doctrine / méthode : national-socialisme allemand, bolchevisme russe (qui devrait en principe être internationalisme) et interventionnisme américain. Comment en l’espace de quelques années, de 1917 à 1933, l’Allemagne est-elle devenue brune, la Russie soviétique et comment l’Amérique isolationniste s’est-elle convaincue de soutenir l’Angleterre et la France contre l’Allemagne ?

Pour le dire autrement : soient trois idéologies.
Dans l’ordre chronologique :
- « wilsonisme » : entendons par là l’idéologie incarnée par Woodrow Wilson et qui prône la diffusion des valeurs américaines (démocratie représentative, construction de l’ordre juridique international, marché, morale...) à la fois parce que ces valeurs sont considérées comme universelles, et parce que la transformation de l’environnement international en ferait « a safer place for America ». Ceci en vertu du postulat kantien que les démocraties ne se font pas la guerre. Cette expansion des valeurs doit se faire par la guerre s’il y a absolue nécessité, mais surtout par la bataille pour les cœurs et les esprits (wining their hearts and minds)
- marxisme soviétique en tant qu’internationalisme basé sur le matérialisme dialectique, mais confronté au problème de la « construction » du socialisme dans un seul pays et de la gestion d’un État dont Lénine annonçait pourtant le proche dépérissement.
- national-socialisme allemand dont on nous dispensera de démontrer qu’il est à la fois un nationalisme exacerbé (la Nation comme expression de la race et des lois biologiques) et qu’il doit une grande part de ses succès à la propagande.

Par quels moyens ces systèmes de croyance gagnent-ils des partisans, ce qui est leur vocation naturelle (Hannah Arendt faisait remarquer que dans « idéologique », il y a aussi la notion de « logique d’une idée », c’est-à-dire sa tendance à s’assujettir toutes les autres représentations mentales).

La propagande wilsonienne utilise ce que certains ont nommé les «manufactures du consentement» : des discours et images scénarisés par des spécialistes du faire croire. Leur but est de produire un maximum d’effet persuasif et pour amener le public à adopter un point de vue sur la réalité, un ensemble de valeurs, des convictions et projets.

On pourrait définir la propagande comme l’adaptation aux mass media modernes (vecteurs techniques de reproduction pour propager des messages « un vers tous ») des anciennes règles de la rhétorique (qui sont celles du discours persuasif « un vers un », l’agon, le combat de l’argument fort contre l’argument faible).
Pour reprendre la terminologie américaine, le discours en faveur de l’entrée en guerre (puis de l’effort de guerre) US mélange advocacy (le fait de plaider pour une cause comme le font les lobbyistes) et l’advertising qui est tout simplement la « pub ».
Cette vision s’exprime par des pratiques empiriques voire privatisées : celle des Comitees for Public Information chargés de soutenir la politique d’intervention US dans la guerre européenne. Leur travail consistera largement à diaboliser les Allemands (les « Huns ») par l’atrocity propaganda et à les présenter comme des ennemis du genre humain, menaçant notamment les Américains (on parle sans rire d’un débarquement allemand). Cette action est redoublée par une captation des valeurs du passé (par exemple l’assimilation des soldats de Pershing aux Croisés) et l’appel à des valeurs spécifiquement américaines (mode de vie, liberté, morale) pour justifier la mobilisation contre le Mal absolu.

Les trois éléments de la persuasion déjà énoncés par Aristote le logos (argumentation destinée à prouver la vérité d’une thèse par le raisonnement), le pathos (susciter des sentiments positifs ou négatifs) et l’ethos (fait de mobiliser à son profit les convictions du public relatives au juste et au bien) se retrouvent bizarrement incarnés par trois personnages-clefs, les trois animateurs des CPI :

George Creel, journaliste, agitateur multimédia, l’homme de l’organisation qui répand l’argumentaire en faveur de la guerre par le cinéma, l’affiche, en mobilisant les stars d’Hollywood ou les autorités morales contre l’Allemagne, mais aussi en formant de simple citoyens à exprimer publiquement et brièvement (ce sont les « five minute men ») les raisons de leur engagement patriotique.

Edward Bernays, le neveu de Freud (et se réclamant assez abusivement de la psychanalyse pour expliquer que ses méthodes de persuasion « agissaient sur l’inconscient »), qui invente littéralement les relations publiques (il fondera la première agence qui se mettra au service des entreprises et de leurs produits, mais aussi des « grandes causes » voire des pays qui l’engageaient comme lobbyiste). Il affirme qu’une science des symboles efficaces sur les désirs secrets du public sera le futur gouvernement des masses : les élites dotées de techniques scientifiques les influenceront à leur gré.

Enfin Walter Lippmann, essayiste et sociologue qui pensera plutôt la propagande en terme de rapports de l’individu et du collectif. Il insiste sur le rôle des stéréotypes comme éléments d’explications « économique » de la réalité et comme facteurs rassurants de conformité (nous pensons comme...). Plus troublante, la vision de Lippman implique en somme que nous adhérons à la propagande parce que nous le désirons peut-être secrètement, ou pour le moins que le public, en dépit ou à cause de la surinformation médiatique, se décidera dans ses choix en fonction d’image et d’illusions séduisantes.

La propagande léniniste inspiré des théories de Plekhanov. Elle distingue l’action de l’agitateur (qui dit une seule chose à beaucoup de monde, généralement pour provoquer l’indignation et la révolte contre le système) de celle du propagandiste (qui dit beaucoup de choses à peu de monde, comprenez qu’il explique la vraie doctrine aux vrais bolcheviks). Elle est censée assurer le passage de la conscience subjective -perception du réel faussée par l’idéologie dominante adverse – chez les dominés. Eux qui sont au mieux conscients de la seule injustice qui leur est faite passent à la conscience objective historique : la connaissance de lois « vraies » du marxisme-léninisme. Et ceci dans la phase historique où la vision du prolétariat coïncide avec le mouvement de l’histoire puisqu’il s’apprête à les réaliser (cesser de penser le monde pour le transformer). Ce schéma compliqué fait de la propagande une prise de conscience des masses. Elle doit les désaliéner, pour ne pas dire les illuminer de la vérité du matérialisme dialectique (au sens de répandre les Lumières).
Cette vision pédagogique de la propagande se révélera un processus orwellien de production de « l’homme nouveau ». En particulier à travers la langue de bois ou sovietlangue, la propagande intériorisée jusque dans les mécanismes d’expression de la pensée, s’efforce tout à la fois de rendre certaines idées proprement impensables (faute de mots pour les dire) et d’occulter par le Verbe certaines réalités, mais aussi de rendre certains enchaînements mentaux (entraînés par le mécanisme des mots). Et ne parlons pas de la propagande de guerre qui renouera avec l’exaltation de l’identité russe (difficile à cet égard de faire des films à la fois plus beaux et plus nationalistes qu’Alexandre Nevski ou Ivan le Terrible).

Quant au national-socialisme, il semblerait que tout ait été dit sur sa propagande. Elle systématique (de nombreux manuels inspirés par l’hyperactivisme de Goebbels partisan de la mobilisation totale en détaillent les recettes quotidiennes) ; elle est esthétique (en ceci qu’elle multiple les grandes cérémonies, spectaculaires comme l’opéra wagnérien total : chacun est plongé dans l’exaltation lyrique, submergé par le sentiment de l’enthousiasme collectif). Plus intéressant : la propagande est théorisée par les nazis en termes socio-psyhcologiques (qui s’inspirent ici quelque peu des théories de Le Bon sur l’âme des foules différente des consciences individuelles et les submergeant).

Goebbels conçoit la propagande comme une médiation (à travers le Führer medium, le Parti et l’idée nationale-socialiste) révélant l’inconscient du peuple allemand. La propagande porterait à la lumière le message que le Volk porte en son âme et réalise ses aspirations qu’il ignore lui-même. Selon Rosenberg, le théoricien nazi du "Mythe du vingtième siècle" : « Le peuple est au chef ce que l’inconscient est à la conscience », hommage paradoxal aux thèses de Freud sur l’idéal collectif du Moi objet d’un attachement démesuré des foules. La propagande exprimerait alors ou représenterait le désir des masses, mais de masses « biologiquement saines».

Le processus d’exaltation de ces pulsions s’opérera aussi par la langue : la LTI (lingua tertii imperii), langue du troisième Reich analysée par Klemperer) avec ses néologismes entretient l’enthousiasme « völkich» de l’allemand du Nouveau Reich en l’obligeant à s’exprimer dans un registre du « sublime » et de l’exaltation martiale.

La Nation métaphore de l’Universel (wilsonisme), la Nation internationaliste des bolcheviks ou la Nation réduite à la race et à l’inconscient des nazis, ne peuvent vivre que comme objets symboliques, ce qui « réunit la croyance ». Et, de même que chaque religion dit ce qui est licite pour gagner les âmes (faut-il une église et des missionnaires, faut-il des image pour représenter le dieu et séduire de nouveaux croyants ?) de même chaque Nation mythique, comprenez chaque idéologie, décide des moyens « corrects » de sa propre expansion. Rien de plus normal pour chacun suivant son dogme ou licites que de la penser suivant le cas en termes de progrès des social scientists à l’ère des masses, de conscience aliénée - déterminée ou d’aspirations de l’inconscient collectif.

En revanche ce qu’ignoraient ces théoriciens passablement idéalistes du « bon moyen », c’était la dimension technique des idéologies de masse. Le pouvoir du cinéma grand pourvoyeur de l’imaginaire national par exemple. Ou le pouvoir de la radio (Mc Luhan disait que ce médium « chaud » rendait les passions nationales plus brûlantes, mais qu’un Hitler aurait été médiatiquement tué par la télévision). S’ils avaient compris le pouvoir des idéologies de masses (surtout en ces temps de massacres de masses de la Première Guerre Mondiale) il leur restait à découvrir le pouvoir unificateur des médias de masses. Toute idéologie rencontre un jour sa médiologie.



http://www.huyghe.fr/actu_615.htm