26 novembre 2017 - Frontière et souveraineté
Frontière, le terme d'origine militaire, apparu en 1213, désigne d'abord une armée qui "fait frontière" ; elle trace donc un front, sa ligne de défense. Le mot ne se réfère à la limitation entre deux États qu'à partir de 1360. Cette ligne invisible (que seuls les progrès de la cartographie permettent de tracer avec précision) sert d'isobare entre puissances et volontés politiques : elle en transcrit l'équilibre. Par elle, se concrétise un rapport entre souverains et se manifeste leur volonté de ne pas pousser plus avant leurs forces. Les protagonistes peuvent s'en tenir là parce qu'ils reconnaissent la frontière de bonne foi. Il se peut aussi qu'aucun n'estime devoir prendre le risque d'avancer  au-delà du seuil des hostilités. Mais dans tous les cas, la limite du sol est aussi celle des violences armées.
Pas de guerre, donc, sans frontière, pas de frontière sans guerre (au moins à titre de possibilité à exorciser). Donc pas de paix non plus. Les frontières ont le privilège de susciter les conflits (à titre d'enjeu), de les empêcher (tant qu'elles sont respectées) et souvent de les prouver : leur viol de la présence d'hommes en armes faisant violence sur le territoire étranger, constitue souvent le début des guerres effectives. Voire de les qualifier : interétatiques ou non.

La guerre, au moins dans notre tradition, était le fait d’États souverains. De manière un peu circulaire, la capacité de désigner l’ennemi était un des attributs de leur souveraineté, l'exigence de clarté allant parfois jusqu’à entourer l'acte de guerre d’actes de langage. Les acteurs proclamaient la guerre (voire la mobilisation) en son début et la paix à son achèvement. La parenthèse sanglante suscitait traces et mémoires : des traités constatant la soumission du vaincu, des récits et chroniques, des monuments pour commémorer “notre” victoire ou “nos morts” et “leur” défaite, des chants, ....

Avec le développement du droit public européen, dès le XVI° siècle, les juristes distinguent l'ennemi "symétrique", maître sur un territoire, qui peut déclencher une guerre à juste titre ("juste" au moins dans sa forme), du rebelle des guerres civiles ou des révoltes, conflits dont les conséquences historiques peuvent ne pas être non moins importantes, mais qui ne peuvent accéder à la "dignité" de vraie guerre (du moins pas avant d'avoir été reconnues par d'autres souverains qui traitent la rébellion en authentique belligérance).
L'ennemi juste est donc à la fois juste un ennemi (et non le criminel absolu qu'il est redevenu au vingtième siècle), et celui qui a le juste "droit" de devenir ennemi de par son statut.
Ces conceptions supposent le partage initial des terres disponibles, la grande "prise de terre", division du sol mesuré et séparé entre entités souveraines d'où selon C. Schmitt, découle l'ordre interne et externe ("Ordnung und Ortung" ordre et partage de la terre). Il s'inscrit dans la tradition qui fait émerger la souveraineté du domaine éminent du sol via le pouvoir royal. De là les normes d'usage de la violence, la distinction du privé et du public (condition de toute propriété privée ou publique du territoire), et au final tout ordre.

Les attributs de la souveraineté (dont l'État n'est que le détenteur), sont théoriquement illimités et quasi "théologiques" : suprématie, perpétuité, absence de limitation juridique, complétude, non-transférabilité, etc. Sauf dans une dimension : celle de l'espace. Ne s'exerçant que sur un territoire (qui est la coïncidence d'un espace physique et du sens symbolique qu'il prend pour ceux qui l'occupent), elle n'existe que pour et dans la cohabitation avec d'autres souverainetés, voire dans leur confrontation. La forme suprême de l'autorité politique - désigner l'ennemi et ouvrir le temps de la guerre - s'exerce depuis un terrain théoriquement clôturé.
D'où le caractère sacré, des frontières, mais aussi leur valeur probante. La frontière détermine le "lieu" de la guerre, donc sa nature. Sauf exceptions (sécession, contre-intervention et maintenant "urgence humanitaire") le viol de la frontière constitue le début des hostilités et souvent le premier crime qui stigmatise l'agresseur. Par elles, chacun sait où commence le sanctuaire national, où s'arrête l'exercice d'une puissance et commence celui d'une influence en géopolitique... Du reste, la géopolitique première manière, celle de Ratzel, est une pure pensée de la frontière : la configuration (réalités physiques, obstacles, surfaces, reliefs, climats, environnement, etc qui représentent des contraintes ou des potentialités pour les acteurs politiques) déterminent leur comportement respectif. La géopolitique qui s'inscrit longtemps dans une problématique déterministe, pour ne pas dire vitaliste ou darwinienne, suggère une quête des frontières parfaites comme moteur de l'Histoire.
La caractéristique de la souveraineté terrritorialisée est d’instituer toutes les autres formes de pouvoir politique. Ainsi dans la vision qu’en propose Bodin dès le XVI° siècle, distingue bien cette souveraineté « puissance perpétuelle et absolue d’une République » de son exercice ou de la forme du régime. Fondatrice, la souveraineté est aussi sans rivale puisqu’elle est suprême et ne peut être soumise à une instance supérieure. Cela n’implique pas qu’elle soit illimitée dans les faits ni que le souverain ne puisse contracter des obligations, par exemples des traités internationaux. La souveraineté n’est ni détenue par qui l’exerce, ni limitée par ses propres règles. Ainsi on considère en démocratie que le peuple, parce que souverain, se dote d’une constitution pour réglementer l’exercice du pouvoir politique en son sein, ou plus exactement là où s’exerce sa souveraineté.
Cet édifice juridique, philosophique et intellectuel extraordinairement compliqué est remis en cause par un double phénomène : des abandons délibérés de souveraineté comme dans le cas de la construction européenne et de la remise en cause du pouvoir politique tout court par la globalisation source d’une interdépendance qui limite le champ de décision du politique. De là le souverainisme, (mot dont oublie l’origine québécoise) de droite et de gauche, qui mêle appel à l’unité nationale voire à l’identité et plaidoyer pour la protection qu’offre à ses citoyens l’État-Nation. La critique de la mondialisation y côtoie la crainte de cesser d’être « maître chez soi ». L’élément national et l’élément populaire de la souveraineté y sont indissociables. Mais la véritable question que soulève le souverainisme contemporain est celui des moyens. Si la caractéristique de la souveraineté est de prévaloir en dernière instance encore faut-il qu’elle en ait la capacité..

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