8 janvier 2011 - Sinistrose
Manque de confiance : une maladie française ?

D'après un récent sondage BVA Gallup international, la faible confiance des Français dans l'économie et en l'avenir en général nous place dans les dix peuples les plus pessimistes du monde. Nous sommes deux fois plus (61%) que la moyenne mondiale à nous attendre à une dégradation de notre situation et avons une idée encore plus négative de notre avenir personnel que les Afghans et les Irakiens.

Ces chiffres sidérants pour un des pays les plus riches du monde et, en tout cas, un des premiers à vanter l'excellence de son modèle de protection sociale et économique, viennent en confirmer d'autres. Suivant l'enquête mensuelle de l'INSEE, parue à la fin 2010, le moral des ménages a encore chuté de trois points, ce qui complète un dégringolade de 36 points en trois ans. Ceci serait-il du aux méfaits du sarkozysme ou de la crise de 2008 ? Même pas, puisqu'il s'agit là d'une tendance lourde.

Notre sinistrose nationale a été théorisée dans un livre de 2007 de Yann Algan et Pierre Caduc, "La société de défiance". L'argument, important appareil statistique à l'appui était que ce refus bien français de faire confiance aux autres, à l'avenir, aux institutions, à la concurrence, etc constituait un handicap majeur pour notre pays. Qu'il s'agisse de la confiance que l'on peut accorder à son prochain en général, de savoir si l'on peut réussir sans être corrompu, de pessimisme, d'incivisme ou de l'opinion quenous avons de la justice, du parlement, des syndicats.., nous nous situons dans les tout derniers pays de l'OCDE, incroyablement négatifs et suspicieux.

Algan et Cahuc mettaient en rapport toutes ces attitudes - méfiance envers le marché, envers les autorités, envers nos concitoyens...- pour expliquer les rapports très particuliers que nous entretenons avec la modernité. Notre difficulté à établir des rapports de dialogue et de compréhension, que ce soit dans la vie sociale, politique, économique, notre aversion au risque, notre culture de la revendication, du soupçon et du chacun pour soi reflétaient selon les auteurs les effets pervers de l'étatisme et du corporatisme.

La France des privilèges et des subventions se perpétuerait ainsi au détriment de la réussite économique, de l'harmonie sociale et tout simplement du bonheur de chacun. Nous ne discuterons pas ici la thèse, qui faisait remonter la source du problème au temps de l'occupation. Elle s'appuyait sur un appareil chiffré que nous n'avons ici ni le temps, ni la compétence de discuter. Ces recherches confirment nombre de stéréotypes (mais un stéréotype contient par définition une part de vérité) : le franchouillard râleur, champion de la débrouille et jaloux, demande toujours plus de protection et des passe-droits ; il est individualiste, obsédé par sa sécurité et ses petits avantages, crispé, archaïque, jamais content bien qu'il ait tout pour être heureux, enviant la réussite... N'en jetez plus !

Lieu commun pour lieu commun, l'auto-dénigrement est notre sport national et si j'avais écrit le dixième de ce qui précède sur les Turcs ou les Maliens, mes propos feraient scandale. D'où viennent la suspicion et la sinistrose françaises, si visiblement détachées de toute raison objective ? La théorie des auteurs incrimine le corporatisme et l'étatisme qui se nourrissent mutuellement.

L'idée est séduisante, peut-être insuffisante pour expliquer, par exemple, pourquoi nous somme trois fois plus nombreux que les Scandinaves à nous méfier de nos voisins. Je n'ai donc pas de thèse originale à proposer sur ce mystère. En revanche, il est permis de s'interroger sur ce lien entre une attitude générale, un trait culturel, la défiance et comportement ou performance économiques. Nous voici à des kilomètres de l'homo economicus calculateur froid de ses seuls intérêts de la théorie classique.

Pour le dire autrement. qu'est-ce que la confiance et pourquoi son absence transforme-t-elle prudence et de conservation de soi en un processus contre-productif ? Le refus de dépendre d'autrui nous nuit-il davantage que l'acceptation d'une certaine vulnérabilité et d'une dépendance. Avoir confiance est forcément prendre un risque, fut-il minime. Si je fais confiance à la personne qui m'a indiqué le cheminque je cherche, il y a une toute petite probabilité qu'elle se trompe ou qu'elle veuille me faire une farce. Si je reprends une citation chez un auteur que je connais, je cours un petit risque qu'il se soit lui-même trompé et que je reproduise une erreur qui révélera en même temps que je n'ai pas vérifié la source primaire. Si je prête à un familier, etc...

Mais dans la plupart des cas nous prenons ces micro-risques pour au moins deux raisons :

1) l'expérience nous a appris qu'en général,il ne produit pas de catastrophe et

2) faire autrement, vérifier, revérifier et se doter d'instruments de contrôle pour éviter totalement erreur ou trahison serait impossible et n'en vaudrait d'ailleurs pas la peine.

La confiance est d'abord économie de temps, d'effort et de connaissance. Faire confiance, c'est réduire peines et travaux mais cela suppose un pari sur des choses que nous ne connaissons pas et qui ne dépendent pas de nous, telle l'attitude future d'un de nos semblables. Ou un événement à venir affecté comme tel d'un inévitable aléa.

Comme le disait Simmel "Celui qui sait tout n'a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement même pas faire confiance." En effet, la confiance ne se justifie que dans les interstices de notre ignorance. Si tout était prévisible,l'anticipation du comportement d'autrui, de la conjecture économique, des changements historiques, voire des décrets divins ressortirait à une science certaine. Il n'y aurait nul besoin que nous donnions notre confiance suivant le cas au cousin Alphonse, au système libéral et à l'euro, au Progrès ou à Dieu le Père. Il y a bien sûr des degrés et ce n'est pas la même chose que de prendre un horaire sur le Net et s'accomplir le sacrifice d'Abraham.

Mais il y a pari dans chaque cas, que ce soit sur la vraisemblance d'une chose usuelle ou sur une obéissance supérieure à toute autre valeur. Le pari de la confiance suppose un risque assumé dans la mesure où il peut résulter quelque chose de négatif d'une confiance mal placée.

Comme le dit un dialogue d'Audiaurd (dans "Le cave se rebiffe", 1961) : "Depuis Adam se laissant enlever une côte, jusqu'à Napoléon attendant Grouchy, toutes les grandes affaires qui ont raté étaient basées sur la confiance... Faire confiance aux honnêtes gens, est le seul vrai risque des professions aventureuses.” La confiance est affaire d'estime dans le double sens du terme : l'estime (pifomètre) évaluation approximative d'une chose mal connue (comme le taux de croissance de l'année prochaine ou la reprise des affaires) et l'estime comme jugement de valeur porté sur un individu, une institution ou une entité abstraite dont nous attendons de l'aide ou au moins un comportement favorable.

Toute confiance suppose donc la possibilité d'une trahison, au moins d'une déception par rapport à nos espérances et à notre foi. Le problème est que notre système, notamment économique, ne peut fonctionner qu'avec des individus non seulement optimistes et pleins d'espérance en l'avenir, mais aussi prêts à accepter cette part de danger. Le vrai homo economicus est un parieur. Il tient certaines choses ou certaines constantes pour assurées et agit en fonction d'attentes. L'acte le plus simple, comme un payement, suppose diverses sortes de croyances. Il faut d'abord être persuadé de l'authenticité de ce billet, de ce chèque ou de la sécurité de ce règlement par carte à distance (règlement qui est justement garanti par un tiers de confiance, une institution bien connue qui prouve que A est bien A, et ce compte, ce compte). Mais la confiance en une affirmation (ceci vaut tant...) n'est pas la seule en cause.

Depuis la Renaissance, le capitalisme repose sur une forme ou une autre de crédit, c'est-à-dire la foi en un payement futur, donc en un comportement vertueux. Et la croissance suppose que chacun se persuade qu'il est raisonnable suivant le cas de prévoir une consommation future ou d'investir sur des profits futurs. De même, le monde du travail fonctionne mieux si les responsabilités peuvent se déléguer, les responsabilités se partager et les contrôles s'alléger. Mieux vaut un système de négociation entre acteurs sociaux et des rapports ouverts et confiants entre partenaires. Psychologiquement, celui qui a confiance en lui et en ses partenaires est a priori plus efficace. Dans le monde du travail à distance avec des outils numériques, dans la pratique de l'intelligence collective, la confiance dans l'honnêteté et la compétence de l'autre est indispensable.

Bref tout semble plaider non pas pour la thèse libérale "vices privés, vertus publiques" (chacun en recherchant de la façon la plus égoïste son intérêt personnel contribue sans le savoir à la prospérité générale, grâce au marché), mais plutôt "vertu privée, vertu publique" (si chacun parie sur le comportement vertueux de son voisin, la prédiction finit grosso modo par se réaliser, sans tricherie marginale). Le raisonnement qui place le facteur mental pour ne pas dire spirituel, la confiance, au centre du processus positif /cumulatif a donc tout pour séduire : le simple calcul de notre intérêt bien conçu devrait nous inciter au dynamisme, à l'optimisme et de façon plus générale à nous compter sur les autres.

Certes, mais la confiance ne peut être réduite ni à un processus cognitif, sorte de calcul des probabilités, ni à un raisonnement kantien (faire de telles sorte que sa propre norme puisse être universelle) et spéculatif à la fois. Elle suppose un éthique générale, une prédisposition à respecter sa parole ou à tenir à une réputation, une faculté d'éprouver de la honte, bref ce que Nietzsche appelait "élever et discipliner un animal qui puisse faire des promesses". Pas exactement le type de personnalité que produit notre monde.

http://www.huyghe.fr/actu_867.htm